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Dominique Blaise
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_Notes sur mes ateliers ou Nouvelles notes d'atelier – en guise de Gîte. 15/12/2010

à la mémoire de Jean-Louis NICOD

,,,/,,,

Je pouvais, je voulais tenter l’aventure (du GÎTE) seul, sur ce thème on ne peut plus concret : j’écris ces lignes avec un reste de lumbago sévère, contracté (un lumbago est toujours contracté) en regardant les ouvriers faire le terrassement pour l’atelier.

Et comme si ce choix thématique était en même temps un acte de discernement rétroactif, je repensais à ce fait signalé plus haut, à savoir que NOTES est né des Notes d’atelier.

Comment occuper mieux le Gîte offert par NOTES, que d’y réfugier des “nouvelles d’ateliers”? Ce serait prendre NOTES au mot initial , faire boire la revue à sa source. 

Je pourrais évoquer, à partir d’un embryon de construction entreprise au fond d’un jardin, d’autres ateliers, récents , anciens.

Notes sur mes ateliers”, ou “Nouvelles notes d’atelier” serraient le déversoir d ’un barrage. Voyons ce qui fuit par là, ce qui défile: lambeaux d’actualité, esquisses de synopsis documentaire, ruschs jetés à la corbeille, tout ce qui va garnir ce GÎTE D’ÉTAPE.


Sur ce sursaut, j’ai accepté de gîter dans NOTES, et CJ a accepté que j’accepte… jusqu’à ce qu’une réfléxion prolongée, complète et partagée m’oblige à conclure que le GÎTE de NOTES n’était pas le bon réceptacle de ces NOUVELLES NOTES D’ATELIERS que cette idée du GÎTE avait pourtant déclenché. Il n’y avait pas franchement de règle à priori comme le Gîte en suppose une. Pas non plus d’enthousiasme de ma part pour un dévoilement quotidien spontané, interdisant presque les corrections: je corrige toujours, tant que l’ouvrage n’a pas quitté le métier, et là, dans le Gîte d’étape, le métier débite, laissant voir chaque reprise -ça n’est pas grave, mais trahissant un “temps réel” auquel je n’ai jamais cru.

CJ accepte et suggère donc que mes NNA (Nouvelles Notes d’ Atelier) rejoignent l’ordinaire de NOTES dont elles sont une contribution proliférante.





NNA

26/10/10
Depuis le 3 avril 2007, tout ce que je note au jour le jour va sur un fichier qui s’appelle NOTES D’ATELIER …

La première phrase que j’y trouve est : “NOTES D’ATELIER, quel banal titre, quelle mauvaise entame, quelle laide inauguration.”


Un artiste célèbre qui porte les mêmes initiales que moi (D.B) se répandait sur le fait qu’il n’a pas d’atelier. Il claironne à la cantonade qu’il travaille et vit in situ. On pourrait croire que dans cette célèbre proposition, son atelier c’est le monde. En fait, son atelier n’est pas le monde. C’est l’endroit où il travaille, plus prècisément, si j’ai bien compris, l’endroit où il expose.

Et cela exclut l’atelier d’artiste, ce lieu de repli à la lumière controlée… Cela exclut le loft. Cela exclut cette salle mythique en dehors de laquelle un tas d’artistes ont des vapeurs, et où, selon le critique rabacheur d’une revue de bon ton, il faut toujours retourner, se ressourcer. Se retirer du monde.“Il n’y a que là de vrai” et, vérité subséquente: “Il n’y a (de vrai) que la peinture”. La réaction est claire, inchangée depuis plus de trente ans.


Je préfère dire que mon atelier est le monde. Il contient par conséquent, éventuellement, l’atelier traditionnel dans lequel, par moment, je me trouve bien.

Car le monde dont parle notre artiste célèbre se réduit au monde de l’art, ou, du moins, y ramène. C’est un lieu de recyclage des valeurs, de transmutation de la merde en or. C’est aussi un monde médiatique, amaigrissement pathologique du sens. Car le médiatisme n’impose pas à l’art, par réflexion, une simple cure qu’on pourrait juger bénéfique, il est d’emblée une anorexie.

Améliorant ma formulation, je pourrais essayer :

mon atelier c’est PARTOUT. Un Partout, substantivé (substantivons, pour une fois, et trivialisons en même temps) ou nativement adjectif, partout, n’est pas dans ou hors de l’atelier. L’Atelier n’indique pas réactionnairement à l’atelier, ni, progressistement, in situ. L’ATELIER contient le PARTOUT. Et vice vers ça. Les deux mots s’interchangent -se tuilent, se montent, se fécondent, dans ma dictionnarité.

Je suis bien dans une petite chambre d’hotel, comme Henri Michaux , dans une usine, comme Gerhart RICHTER , dans une feuille de papier comme des miliers de gens et sur un écran d’ordinateur comme des centaines de millons.


L’artiste est à l’atelier ce que le regardeur est à l’oeuvre. C’est lui qui fait (l’atelier) et défait. L’atelier est parfois oeuvre. L’oeuvre est parfois l’atelier plutôt que ce qui est dedans. Tout est atelier? Non. Tout peut l’être . Si support-surface avait gratté un peu plus loin que le chassis, que la toile , puis le pigment séparé du véhicule etc. Il aurait décliné l’atelier en ses grandes parties, ses accessoires obligés : exhibé la verrière nord, déposé les sheds , démonté la crémaillère du chevalet et le plateau tournant de la sellette.


Maintenant, il ne s’agit pas de nier la magie qu’exercent certains espaces sur ce qui s’y trame, mais il est connu que dans un bel atelier, on ne fait rien. On est rassasié, sinon gavé. En tout cas détourné des nourritures et des saveurs vitales.

Lorsque je regarde le nombre de mes ateliers stricto sensu, la durée de leur occupation, je mesure à quel point ils ont accompagné ma vie et mon travail, même lorsqu’ils m’ont peu servi concrètement. Ils font partie de PARTOUT mon véritable ATELIER.

Et pour en rester à ces lieux aux caractéristiques répondant à l’appellation d’origine controlée Atelier, il m’en revient en mémoire. Retour en ordre dispersé, sans hiérarchie.


1958-59

À Prés-fleuri, la villa à vingt et une pièces sur trois niveaux de mon adolescence, j’allais peindre dans une chambre mansardée éclairée de biais, alors qu’il y avait de grandes pièces quadrangulaires, lumineuses et inoccupées. Besoin de m’enfermer. Je n’avais pourtant pas lu La vie de bohème.

Lorsque j’ai attaqué deux formats de deux mètres par un mètre vingt pour un Bâptème du Christ et une Crucifixion demandés par le vicaire de la paroisse pour l’église, j’ai monté les panneaux d’isorel dans la mansarde où ils tenaient tout juste debout à l’endroit le plus haut. D’interminables chauffes au bain-marie de colle de peau pour apprêter les panneaux et faire le liant des peintures, ont longtemps empuanti ce petit espace où j’étais bien. Mon atelier a été cette forte odeur, jusqu’a ce que le travail jugé fini, sans le recul qu’il aurait fallu pour le bien juger, je descende ces grands formats dans le hall de la villa, proportionné à les recevoir. Là, vus de loin, ils m’ont paru acceptables, et respectables.


1961

Au 101, (le 101 rue St Dominique à Paris), minuscule deux pièces parisien de ma période beaux-arts, j’ai parfois dessiné dans le salon, à côté du lit-cage replié. D’autre fois dans la cuisine lorsque ma grand-mère, ma chère logeuse, était descendue faire des emplettes. Je me souviens de la feuille raisin sur le carton, au sol, à même la tommette . Et je fais un essai graphique avec du cirage noir delayé à la térébenthine. J’ai lu que Rouault peignait avec un tas de choses , comme du mercure au chrome

Quai Malaquais, l’atelier de la classe préparatoire des Bx-Arts était peu éclairé avec une verrière zénithale, aussi encrassée que les murs. On y remarquait un poële dont les tuyaux extravagants ont été le sujet de ma première peinture à l’École.


1964

L’atelier de première classe que je venais d’intégrer était bien éclairé. Grandes verrières sur les jardins privés du Directeur de l’École. Végétation débridée avec en fond, le mur du Palais des études autrement appelé Galerie des moulages, en langage savant la gypsothèque. Pendant les quelques mois que je suis resté là , j’ai dessiné ce jardin échevelé qui me rappelait une pointe sèche de Vuillard . Ensuite, j’ai peint d’après un paysage que j’avais noté au Louvre, une composition de Georges Michel , paysagiste romantique. Cette composition me fascinait parcequ’elle était faite dans une proportion un sur deux -un double carré comme on dit, ce qui était une gageure. Je me suis donc mis en face d’un jardin, pour peindre , d’aprés quelques croquis crayonnés , un paysage noté au Musée d’en face , dont je reconstituais les couleurs de mémoire. Le jardin réel faisait fond. Il me stimulait. Le problème pictural que je me posait était délicat. Le patron qui passait deux fois la semaine venait commenter cet exercice ingrat , avec quelque pertinence si je me souviens bien. Nous tournions le dos au centre de l’atelier où trônaient , tel le moyeux de l’enseignement, le gros plateau rôtatif du modèle, et le fatidique poële noir, sans doute celui là même qu’on peut voir sur les tableaux des étudiant Marquet, Camoin ou Matisse. Car l’atelier du Professeur Chastel était celui où Gustave Moreau avait enseigné une suite de célébrités, à l’extrème fin du XIXème siècle. Outre les déjà nommés, Rouault avait été élève à cet endroit. Une réputation moderniste restait attachée aux murs , raison pour laquelle je l’avais choisi. Souverbie , le patron prècédent n’avait pas fait honneur à cette réputation. Ayant dépassé la limite d’ âge, il avait dû se retitrer. Mais sa sénilité académique n’avait pas de rapport avec son âge réel, je pense qu’il en était atteint depuis toujours. Le professeur Chastel , nommé après que quelques étudiants dont je faisais partie aient essayé en vain de faire recruter Jean Bazaine , est à ma connaissance, le premier peintre abstrait qui soit rentré à l’École des Beaux-Arts de Paris. Singier, autre abstrait notoire, devait lui succéder peu après. J’étais déjà sous d’autres cieux, dans d’autres ateliers,…


Toujours est-il que j’ai travaillé dans cet atelier prestigieux en lui tournant le dos, lui prèférant la proximité de ce paysage réel mais inaccessible, les jardins du Directeur, dont la vue stimulait mon ardeur à imaginer un autre paysage , le mien, d’après un troisième croqué au Louvre, celui de Michel, que je suppose avoir été lui-même largement imaginaire.

Je m’installais pour cela dans un espèce de couloir lumineux dont une paroie aurait été la rangée de grandes toiles sur chevalets en quinconce, tournées vers le modèle ou la nature morte, au centre de l’atelier que je ne pouvais voir, l’autre paroi étant la verrière qui donnait dehors. Ma situation optiquement incommode et mon comportement sinusoïdal sinon fuyant, n’empéchait pas, je l’ai dit, notre patron de venir commenter mon travail.


1957

Garine était un artiste, Russe-blanc je crois. Il vivait chichement dans une courte rue qui porte aujourd’hui son nom, sculptant le bois et la pierre, en tirant ses sujets des formes du matériau brut. Tolstoï dans un petit morceau d’albâtre, le soldat anglais dans une buche dure dont le veinage esquissait les fascines d’une tranchée etc. Ma mère avait râté l’achat d’un archer esquimau, à ses dires la seule oeuvre d’art qu’elle ait failli acheter dans sa vie. Mon père avait chroniqué les expositions de Garine dans l’Éclair des Pyrénées. Il s’était permis de lui montrer quelques dessins que j’avais fait; et celui-ci avait immédiatement proposé de me former, lui qui ne prenait quasiment pas d’élève, pour se consacrer exclusivement à son oeuvre. C’était un signe encourageant pour moi et une fierté pour mes parents. J’ai donc pris le chemin de la rue Garine -je ne me souviens plus du nom qu’elle portait à l’époque, chaque jeudi après midi, pour deux heures de travail. C’était au début de l’hivers. Il me recevait dans la pièce centrale, tout près du poële, où je faisais avec le singe, le perroquet et le chat une petite compagnie. Un atelier circassien en somme. Le sien était à côté. Je l’avais entrevu mais il ne m’y a jamais admis plus que les quelques secondes nécessaires à le distraire pour la correction, lorsque, estimant terminé ce qu’il m’avait enjoint de faire, j’avais besoin de son avis.

Il m’installait comme j’ai dit, parmi les trois animaux, devant une nature-morte, avec une petite table et mes gouaches. Une fois ça a été des fleurs, des chrysanthèmes je crois, une autre fois des livres et une bougie. Souvent, il me rejoignait et s’asseyait dans le grand fauteuil à oreilles, avec en main une sculpture à dégrossir au canif ou à polir au papier de verre. Le chat montait sur ses genoux, mécontent des copeaux qu’il recevait sur le poil, et le singe montait sur ses épaules, tirant sur sa chainette, ou bien il s’asseyait sur un tabouret de bois, à côté du poteau qui retenait la chainette. Alors commençait entre les trois animaux un jeu qui reste le meilleur souvenir de cet atelier là. Le singe asticotait le perroquet et le chat. Il passait sa main extrèmement fine à travers les barreaux de la cage jusqu’a toucher vivement de l’index les plumes du perroquet. Celui-ci criait alors en se déplaçant, ébouriffé et battant des ailes, l’air indigné. Le singe qui avait retiré sa main en un éclair regardait ailleurs, comme si de rien n’était. Ou bien il remontait sur les épaules de Garine et faisait le coup au chat, une pichenette qui durait le temps d’un éclair, et je regarde ailleurs… qui le rêveillait. Mon professeur connaissait tellement ce petit jeu qu’il n’y faisait plus attention, souriant parfois, lorsque le coup était plus réussi que d’habitude, rabrouant ses bêtes s’ils exagéraient le jeu jusqu’au chahut. Le chat descendait parfois des genoux de son maître, soit que la pichenette du singe l’ait reveillé, soit que la dispute du perroquet et du singe lui déplaise, soit qu’il en ait marre de recevoir les copeaux la sciure, ou d’être remué par les mouvements de Garine peaufinant sa sculpture. Il rejoignait son panier, au pied du poële. Lorsqu’il dormait depuis quelques minutes, le perroquet émettait un miaulement. Le chat, surpris quittait sa couche pour faire le tour de la maison à la recherche du congénère qui aurait osait le défier sur son territoire. Lorsqu’il était dans les autres pièces, le perroquet redoublait ses miaulements auxquels le chat répondait, désemparé. Les bêtes s’excitaient, accélérant le jeu jusqu’à ce que Garine, perturbé dans sa sculpture et dans l’enseignement qu’il me donnait y mette le holà en les grondant. Les miaulements en échos s’éteignaient alors, jusqu’à la fois suivante.

J’ai assisté au moins deux fois à ce cirque extraordinaire. J’en étais je crois à la quatrième ou cinquième séance du jeudi quand une voisine est venue dire à ma mère, en ma présence : Garine est mort. Je n’ai rien dit mais mon corps se souvient d’un serrement de gorge et en haut des entrailles lorsque j’ai reçu la nouvelle.

Garine ne m’avait rien appris. Peut-être n’en avait-il pas eu le temps? Il m’avait encouragé et laissé faire. Il m’admirait, si j’en juge par une réflexion faite à mon père qui me l’a rapportée plus tard: “votre fils peint aussi bien que Cézanne”. J’ai toujours trouvé cette appréciation ridicule. Elle traduisait certainement plus l’inculture de ce professeur que mes propres qualités. N’empêche, son atelier si chaud a compté énormément. Je n’avais aucune confiance en moi et cette famille animale me plaisait.


05/11/10

Principe (en paraphrase du principe adopté par Philippe-L. P pour son Gîte ):

A l'initiative de Catherine Jackson, Dominique BLAISE est invité du … au … à occuper le "gîte" de Notes.

Dominique BLAISE se propose pendant … de fêter, à sa manière, le énième anniversaire de son premier atelier. Telle sera sa contribution.


Si l’on considère que chaque endroit où l’on a travaillé est un atelier, alors, la liste de ces endroits mérite d’être remémorée. Ne serait-ce que pour se donner un petit vertige.

Mais doit-on retenir tous les endroits (où l’on a travaillé)? Cela fait au minimum un par exposition, parfois deux si l’on considère que l’exposition est préparée hors site. Il y aurait donc, par exemple, telle Galerie, plus la chambre d’hôtel où l’on a revisé le dossier d’installation. C’est beaucoup sans doute, trop certainement.

Alors, il faut affiner le critère de sélection. Affiner un critère de sélection me fait immédiatement horreur. Cela conduit à accepter un objectivisme dont j’ai passé mon temps à me défier, si bien qu’aujourd’hui, je tourne les talons dés que je vois un système se constituer sans mon assentiment profond. Il serait long d’expliquer ce point. Je n’ai rien contre les systèmes en soi. Sinon, je ne pourrais accepter l’art qui en est plein, et l’art contemporain qui en déborde. Par contre, la question décisive me parraît être l’adhésion au(x) système(s), par assentiment profond, ses motifs, ses justifications. Sur ce plan, je ne saurais être que subjectif, absolument, ce qui me conduit à aimer les systèmes parcequ’ils rendent possible leurs dérogations et leur inachèvement. Être antisystème suppose l’existence de systèmes. L’être au point où je le suis, suppose des systèmes consistants. On ne peut s’opposer à Rien, on ne peut contrer une réalité invertébrée.

Mais le critère ultime, hors système, c’est la profondeur de l’assentiment. Fidèle à vous même, votre art fait système, et, s’il s’agit d’un art nécessairement systémique, il fait métasystème. En émerge un aspect visible, sensible, mesurable presque, en tout cas commentable. Les esthéticiens classiques appelaient ça le style, il me semble.


1964

Brignoles, Var, route de Bras, dans la pinède, campement du Premier G.S.P (Groupement de Secouriste-Pompiers), destiné aux Objecteurs de conscience. J’ai eu là, pendant neuf mois, et un peu plus loin au bord des vignes, pendant un peu moins de temps, deux ateliers.

Le premier est sous la tente. D’assez grandes tentes de l’armée, pardon, de la Protection Civile, cette sorte d’armée sans arme. Elles sont claires, en forme de maison avec deux pièces et une entrée au milieu. Des maisons dont les portes et les fenêtres s’enroulent. Nous sommes deux par tente. J’ai la chambre de gauche, Serge celle de droite. L’entrée, une vraie pièce nous sert d’atelier. Serge et moi sommes peintres. D’accord sur un point : des goût et des couleurs il faut discuter, ce qu’on fait sans cesse. Maintenant, sur de ce dont on discute, on n’est pas très d’accord. Il est sous la coupe de Georges Mathieu dont il lit les textes, moi sous celle de Jean Bazaine dont j’ai vu récemment les encres de Hollande. Notre amitié est tout de même formidable et riche. On travaille très peu. Les murs de toile de notre petit endroit auront entendu infiniment plus de mots qu’ils n’auront vu de coups de pinceaux. Ils auront tout de même entendu et vu les outils gratter le papier car nous sommes tous les deux assez graphistes. La plume de Serge surtout fait du bruit. Ma mine est moins bruyante. Et je sorts volontier dans le paysage, retouchant “à l’atelier” avec un pinceau qui glisse en silence.

Nous avons construit une table en planches brutes, à côté, je vous le donne en mille, d’un poële imposant, cylindre de tôle noire doublé d’une tôle antibrûlure. Ce poêle pourrait signer le lieu comme atelier, mais toutes les tentes en sont pourvues.

Sur la table, je fais des courriers et grave parfois un lino tandis que Serge, enfoncé dans un fauteuil de camping, lit Georges Matthieu en exhultant, ou gratte une feuille à la plume, avec force paraphes.

Nos discussions ont lieu tard, à la fraîche, une franche fraîche en ces nuits d’avril. Les journées sont vites insupportables de chaleur. Nos tentes sont mal ventilées et les cigales assourdissantes abrègent la moindre tentative de sieste.

Je sors toutefois de temps à autre avec mon carnet de croquis, parfois même avec mon chevalet de campagne. Dans ces tournées de paysagiste j’ai repéré une petite maison de vignerons dont le propriétaire ne fait manifestement rien. Je le retrouve. Il nous la prête volontiers. Elle est abimée mais entière. Ce sera notre deuxième atelier, plus stérile encore que la tente: nous n’y ferons quasiment rien d’autre que les menus travaux pour le rendre habitable et propre, partager les douzaines de verres à pieds rustiques que nous trouvons au grenier et dont le paysan se moque etc. sans compter la poursuite des conversations sur la réfection du monde, entreprise que nous avons entammée en refusant le service armé, en formant ce premier groupe d’objecteurs comme embryon de la société future, et en courant éteindre les feux de forêt vraiment délirants cette année là. Toutes ces activités prioritaires nous occupent à temps plus que complet. La pratique et la réflexion artistiques viennent après, encombrantes presque.

Peut-être devrais-je compter comme troisième atelier de cette période ces bords de champs, brièvement mais intensément fréquentés, où une ivresse chromatique m’a pris devant le vert de gris des pins et des oliviers, le jaune de chrome des herbes et les rougeoiements vineux que donne la bauxite aux sillons séchés.


1968 Janvier-juin.

Mon atelier de Zouk Mousbeh au dessus de Beyrouth est un joli petit bâtiment de calcaire, un parallélépipède posé entre deux murs de soutainement, au milieu des amandiers et de tous ces fruitiers qui font le printemps libanais orgiaque. Un mur s’appuie sur une chapelle dévoûtée dont les arcs doubleaux restent entiers dans le ciel.

Mon lit est fait d’une grande planche sur des tréteaux couchés. Mes tables, j’en ai plusieurs! de planches identiques sur des tréteaux debouts. En fait j’occupe un dortoir destiné à des groupes de jeunes comme il en passait beaucoup l’été au Liban, à cette époque. Il est vide les autres saisons, on me le prête. C’est une chambre-atelier convenable, hormis son climat. Des menuiseries rustiques laissent l’air circuler comme il veut.

Mon atelier de Deir Mar Challita, au dessus de Zouk Mousbeh, est une des cellules de ce petit couvent désaffecté dont j’ai été l’unique occupant et gardien pendant quelques mois. J’y suis logé et nourri (nourri sur note de frais. À moi de me ravitailler au village, par un chemin d’âne extrèmement escarpé), contre un tiers temps de travaux d’entretien. J’ai repeint pendant des semaines toutes les persiennes du couvent. Lorsque je ne bricole pas pour mon logeur qui a la charge publique des lieux et que j’ai fait mes travaux ménagers, lorsque je n’écris pas, du courrier ou des poésies, je sorts faire des encres de chine, au milieu de vignes en friche qui vont bientôt redevenir entièrement sauvages. Le ciel en continue les sarments fous. La mer brille en bas, sur la baie de Jounhieh, jatte profonde où les éléments sont constament battus de chaleur et d’humidité, laissant entrevoir le pire, au loin, Beyrouth enfoncé dans son climat et son histoire.

Une rangée de cellules m’offre autant d’ateliers que je veux. Mais je dors et travaille dans la plus belle, celle du père abbé, la seule qui ait double orientation et de hautes fenêtres.

Chaque soir, à Zouk Mousbeh et à Mar Challita, je posais au sol ou sur les tables, sous l’ampoule nue, les encres que j’avais fait le jour. Il arrivait qu’un coup de pinceau, un seul, suffise à la retouche. Mais le plus souvent, les touches se multipliaient devenant réfection. Pour gommer, je recouvrais avec une gouache blanche, bien grasse. Le paysage déjà abstrait repartait dans une nouvelle rythmique.


1979

18 montée des Épies, Lyon Vème

La grande pièce du bas attendait qu’on l’occupe. Elle gardait son caractère d’usine avec ses feraillages au plafond, sa verrière en vitre martellée, sa large porte en fer sur la rue, et surtout, son établi mural courbé selon le ventre des bijoutiers qui y avaient sévi un siècle.

Patrice y a installé son premier atelier après l’École des beaux-arts, puis Alain l’a rejoint. Deux ans après, ils me rendaient cet espace, blanchi et moquetté à titre de loyer. J’ai hâte de reprendre le travail après des années d’hibernation créative. J’entasse des livres avec lesquels je fais tout un tas de pièces, pérennes ou éphémères. Bientôt, j’arrache le revêtement de sol pour faire profiter tables et chaises d’un appui antidérapant. Retour aux matières et aux choses sérieuses.


1985…

Rue de Créqui. Lyon, Alain et Jean-Louis m’ouvrent soixante mètres carrés en R de C, au bout d’une ruelle intérieure, dans une ancienne menuiserie de tournage. Trois mètres quatre vingt sous plafond. Des portiques en IPN où on peut accrocher ce qu’on veux de lourd. Le couvert ne va pas tarder à rejoindre ce plafond qui m’attire depuis que je l’ai vu.

Au dessus, et à côté, j’aurais bientôt les grands St Georges peints de Alain et les Éléphants photographiés et peints de Jean-Louis. Riche période de discussions prolifiques et pacifiques.

Ce à quoi personne ne croit jamais va avoir lieu. Une nuit, l’atelier de Jean-Louis brûle avec tout, tout ce qui était dedans depuis plusieurs années.

 



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