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Sofi Hémon + Elida Tessler
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_DIALOGUE - à propos des notes...
septembre 2000, Porto Alegre *


S : " Ça tourne , c'est bon !... Tu sais plutôt que de commencer par la peur de la perte, on va commencer par quelque chose de plus ouvert. Tu parlais tout à l'heure de l'état d'évidement , évidement .. . tu disais évidement.
Comment dis-tu évidement en portugais ?
E : Esvaziamento.....J'ai pas un seul abordage des notes ! Il n'y a pas un seul type de notes. Peut-être ça , c'est déjà quelque chose. Tu vois , ici sur la table que j'ai mis plusieurs types de cahiers . Je crois que c'est un peu ça aussi, l'objet, ma façon de le conduire . Je veux dire, comme ça de conduire une pensée par écrit. Et j'aime bien, j'aime bien comme pas mal de gens, avoir toujours un petit cahier avec moi , dans un sac ou dans la poche même si je l'utilise pas... Le stylo et le papier sont là, si par hasard... si par hasard ? ...Si par hasard quoi ! C'est bien de parler avec toi sur les notes. C'est toi qui souligne l'importance de la population des noteurs... Parfois on pense même que c'est une chose à nous , que c'est particulier, que c'est une méthode. Etc'est presque un double sens pour moi.....Entre nous , dans notre milieu....c'est une pratique commune...
S : Que veux-tu dire, notre milieu ? Les arts ?
E : La création
S Tu parles beaucoup de ça avec d'autres artistes ?
E Non , on parle pas beaucoup de ça..
S : Alors comment le sais-tu , finalement que les autres notent ?
E : Non , non ! C'est toi qui me fais voir ça ! Ce n'est pas en parlant de ça ! Seulement tout le monde semble sortir de sa poche un petit cahier de notes...Ce n'est pas une chose qui me semble très particulière , en fait..
S : Tu sais, moi, ce que je souhait , c'est que l'on parle beaucoup de toi . Ce qui nous intéresse le plus , c'est que l'on parle de ta façon , à toi, d'aborder les notes. Alors ! Moi je vois ta pile , là.... et ce qui serait bien , je crois ..c'est que tu me dises... Elida , tu as dit qu'il y a plusieurs façons d'aborder la note ?.... Quelles sont tes façons, Elida, de noter ?
E : D'un côté .il y a la peur de la perte... Je me suis rendue compte que généralement je prends des notes dans les agendas... .J'ai besoin chaque jour de noter quelque chose, comme si les jours avaient une raison d'exister... Ce jour àa, il y a eu une marque... Il y a quelque chose qui est arrivé . Une pensée qui est arrivée, ou un rêve par exemple . Quelque chose , ce jour là est marqué par ça. J'avais des agendas normaux. Dans ces agendas il y a le jour à jour des choses du travail, et tout ça ... J'ai mélangé mes notes... Maintenant j'ai un agenda , il est double. Il est de la même couleur que l'autre. Il est une âme gémeau...
S : Le gémeau a deux têtes ! C'est complexe la vie du gémeau.
E : C'est une âme gémeau . Double. Même pour moi , si je dois regarder de près, c'est difficile... L'un est pour mes notes et l'autre, c'est pour marquer mes engagements du jour. Il est question chaque jour de mettre quelque chose là . Je crois que je suis de ce côté là : mettre quelque chose là... Je te disais que quand je vois la feuille de papier avec ses lignes... j'aime les lignes sur le cahier... C'est une façon de remplir l'espace avec une pensée texture - une pensée qui peut tout remplir . Et c'est même pas tout à fait lisible. D'abord les lettres sont trop proches. Une lettre d'une autre lettre, un mot d'un autre...une ligne d'une autre... Il y a quelque chose là... Il y a ces notes dans les agendas...Des notes qui sont très délirantes... Parfois je laisse aller pour savoir qu'est ce que ça donne. Tu comprends ? C'est bien comme dans mon travail : je prends, je rassemble des choses pour voir qu'est ce que ça va donner... Quelle forme ça va acquérir ? Et donc, sans lire après, je laisse, sans lire tout de suite ce que j'ai noté. Mais c'est une assurance... Il y a quelque chose là ... Le jeu des opposés est là aussi.. Par exemple : évidemment / remplissage... Est-ce qu'on arrive à un évidement par un remplissage ?
Voilà, je crois que c'est l'état actuel de mes notes. Mais je disais aussi que ça se réduit pas à ça ... N'est-ce pas ? Ça peut se développer à l'infini ... Quand j'ai commencé un travail ou que je suis trop prise par une pensée, qui ne me laisse pas aller plus loin .... Je relis ces notes et j'essaie de faire un jeu avec moi-même. Par exemple : retenir des mots qui parlent du temps, d'une attente, ou comme aujourd'hui des mots qui disent quelque chose par rapport à emboîtement. Tu vois, c'est une situation créée...
Un autre type de notes, de notations aussi : je suis en train de lire, je prends des notes et c'est pas tout à fait régulier. Je relie un contenu par des associations... par exemple Italo Calvino à propos des poubelles...
S : Poubelles ?
E : Poubelles ! Il y a tout un chapitre à propos des poubelles à Paris, on prend " l'esprit poubelle" ; on souligne le mot poubelle ; on pense poubelle. Il y a toute une série de notations. A coté du livre donc, des notes sur le livre... Ça fonctionne!
L'autre jour aussi, pour préparer un décor pour un spectacle de danse, je savais que c'était à propos du texte d 'Adelia Prado. J'ai lu toute sa prose... C'était une façon de connaître un peu le contenu. En lisant ce livre, je me suis rendu compte qu'il y avait pas mal de mots inconnus, leurs textures aussi ; donc j'ai noté à la fin du livre tous ces mots. Pour moi j'ai un autre livre, le livre avec des mots inconnus pour moi-même... j'attends encore le moment et le temps pour chercher dans le dictionnaire les mots. Je ne sais pas si ça va donner quelque chose ! Mais je crois que j'ai là un travail déjà... Catherine souligne aussi la note : travail d'atelier. C'est vrai que pour moi quelques travaux naissent des notes...
S : Tu m'as dit l'autre jour, tu parlais de Doador ; en fait tu retrouvais une note, juste le début d'une note. Tu m'as montré un cahier il y a quelques jours . C'était le tout début d'une idée qui s'est beaucoup développée par la suite..
E : Non , ce n'est pas Doador . C'est un travail qui s'appelle Temporal, comme tempête, comme orage. Temporal... La question c'est que dans Temporal il y a le mot temps... tempo... Temporal , ça veut dire aussi... c'est une situation...
Temporal , en fait ce travail était composé de 72 serviettes de bain avec des mots brodés. Des mots qui viennent des notes. Des notations plutôt, parce que j'ai souligné dans le livre de Gaston Bachelard La dialectique de la durée, tous les mots qui me semblaient parler du temps qui passe . Le travail était là . Il y avait une liste . J'ai demandé à quelqu'un de broder à la machine...Et pour le travail même , c'était des lignes pendues comme ça avec un .fil de fer et pinces à linges, une espèce d'étendage. Les mots pendus comme des objets à sécher au soleil... On parlait d'un travail qui est parti des notes... Cela marche dans le sens inverse : être en train de travailler et les notes viennent comme un état d'urgence...pour comprendre ce qu'on fait. Moi , j'apprends beaucoup avec les mots écrits. J'apprends une construction , un son... Qu'est ce que ça veut dire donc la chose écrite? Le mot écrit parfois, me donne d'autres choses à voir, dans ce que je suis en train de faire. Par exemple en ce moment , le mot écoulement, il est né justement d'un moment où l'eau coulait [rires]. Tu voulais tellement que je le dise ! Il y a quelque chose là , le paradoxe ; ce petit cahier que j'ai , il y en a plusieurs... tous pareils. Comme ça, j'en avais acheté plusieurs. C'est aussi une manière de me dire : là , il y a de l'espace ! C'est une façon de s'approprier l'espace du remplissage... bien sûr ...L'écriture , pour moi, c'est un remplissage.. .C'est une façon optimiste de vouloir , non, de croire, qu'il y a de l'espace ! Il y a plus d'espace même dans les petits cahiers qu'il n'y a de temps, que j'aurais de temps pour le faire ; pour être devant , d'une autre façon . Être doublement . Il y a la personne qui fait la chose, ce qu'elle fait, et l'écriture ; on double l'espace comme ça. Je crois que c'est ma manière optimiste de voir les choses. Parfois je trouve que c'est trop névrotique ou compulsif, ou je veux beaucoup plus que ce que j'ai déjà . Je m'arrête parce que ça vaut pas la peine de faire une chose comme un devoir . Je n'ai pas la force. Je perds, je perds un certain processus du moins, alors je m'arrête!
Tu m'as demandé si je lis les notes des autres ? J'aime bien avoir des livres, des publications , des revues avec des notes, des écrits d'artistes. C'est déjà une catégorie un peu théorique, une chose qui est tout à fait en mouvement : poésie , théorie , histoire de l'art, écrits d'artistes : les étiquettes des librairies ... Mais c'est l'écrit même que j'aime bien . C'est une manière aussi peut-être de sentir...de circuler.. .
S : Tu dis "écrits d'artistes", ce n'est pas la même chose que "notes d'artiste", non ? Ecrits , c'est déjà plus littéraire. Il y a déjà une volonté d'écrire quelque chose ... Une note à priori , bon , on peut en faire quelque chose ... mais elle sera dans un cahier , elle sera parallèle. Il n'y a pas de définition . Tu vois, quand je te disais de décrire ta pile de cahiers, c'était visuellement puisque parmi ces cahiers ... il y a ces deux petits qui sont les mêmes ; tu dis que tu en achètes plusieurs pareil? Comme on achèterait plusieurs paquets de pâtes ? Tu vois , quelque chose qui te garantit une certaine paix? Mais en fait , il y en a aussi de plusieurs sortes, de plusieurs épaisseurs ; tu parlais de ce petit cahier que tu as dans la poche... Il est un peu maigre ! C'est vraiment un petit cahier ! Un qui se met vite quelque part ou qui se prend se jette vite autre part. Et où est-ce qu'ils se rangent ces cahiers ? Ils sont toujours à la même place ? Le premier est une sorte d'agenda , le second aussi.?
E : Oui !
S : Donc il y a des dates, des repères dans le temps ?
E : Des repères que je ne respecte pas, je vais parler de ça...
S : Et avant , tu peux les décrire?
E : Ça ,c'est la chose actuelle. C'est jour à jour l'année 2000. D'accord je l'ai acheté. C'est moi qui l'ai acheté à Pelotas, la ville où Edson est né . Je l'ai acheté le jour de son anniversaire. L'année dernière, au mois de novembre...Ca veut dire quelque chose déjà les agendas, n'est ce pas ? Je l'ai choisi . Il est de la même marque que celui de l'année dernière . L'année dernière il était orange. Cette année il est rouge . J'espère avoir une autre couleur pour l'année prochaine ... Je fais la série... C'est comme des bouquins que je garde . J'ai rempli les pages une à une. Chaque jour j'ai fais des notations et parfois il y a des pages blanches ... J'y arrive plus [rires]... à remplir... sans la préoccupation ; parfois elles sont remplies de noms de gens, qui peut-être ce jour là étaient importants. C'est autre chose de respecter le jour ... Il y a des choses de voyage . Il y a des dessins des filles . C'est un souci , là , même de repérer le temps . Juste pour te lire la première phrase, peut-être : "Premier jour" - c'était le cahier de Marina.....Je vais te lire des choses comme ça....C'est bien de cacher...Mais il faut dire aussi que je ne montre pas mes notes... Il y a là une question de Catherine : oui, les notes sont visibles pour moi. Elles sont visibles quand elles se transforment en une autre chose. Comme un texte, comme un travail. Mais les notes mêmes , comme ça comme objet ou comme chose à dire, je les montre pas. C'est pas mon travail . Mais si je dis " Praia de Marina janvier 2OOO ", c'est pour me situer ; et après : Instant par instant , palpitation du temps , appropriation de ce qui est déjà à moi.. . La maison représente beaucoup plus qu'un nid , plus qu'une écorce... Et voila
S : Elida, lis-le en portugais. Ce serait bien...
E : Praia de Marina ,instante por instante, palpitações do tempo. Apropriamo-nos do que é nosso. A casa representa muito : é mais que ovo, é mais que casca, é o próprio corpo.. Respira e sua : transpirações.
Et voila une belle promenade nuageuse au bord de la mer ! Une volonté de purification... mais là , j'ai eu la sensation qu'il fallait toucher... toucher le temps... faire des caresses . Ces écrits là, tous ces écrits sont une manière de toucher une chose, palpable.. tu comprends? Tâtonnement , on dit ?
S : Tâter, palper... Tu penses que c'est une note ? Tu précises bien que ce n'est pas un journal. Quand on écoute, c'est presque une description de moments. Les phrases sont construites, se suivent avec cohérence. C'est une forme de note pour toi ?
E : Pour moi, oui ; et si c'est un journal , je dois m'éloigner des préjugés que j'ai contre le journal !
S : Tu as des préjugés contre ?
E : Non... ; pour moi c'est plutôt une notation
S : Ah oui, faire des notations...
E : Oui ; quelle est la différence avec un journal, pour moi ? Tu dis que les phrases sont construites... Mais c'est laisser aller les phrases , ne pas vouloir enregistrer . Si je dis instant par instant il faut pas rapporter les choses de ces instants là ! Juste les rendre présentes. Tu comprends ?
S : Elida , j'ai envie que tu me dises : où ça se passe quand tu écris? Par exemple à Marina , il n' y a personne autour de toi ?
E : Tu connais la maison . Tu sais qu'il y a une mezzanine. J'étais là. Il pleuvait pas mal. J'ai des cahiers dans un endroit , tout près de moi. Par exemple dans le même endroit que celui où je garde les habits. Je prends mon cahier comme je prends un pull dans un moment de besoin. S'il fait froid je prends le pull, si j'ai envie d'écrire je prends le cahier
S : donc dans cet endroit il peut y avoir plusieurs types de cahiers ? Tu choisis selon le moment , un type de cahier ?
E : Oui, tout à fait, et le livre fonctionne bien pour moi comme cahier de bord ou cahier de notation .J'ai aucun problème pour écrire sur les livres. Mais il faut que ce soit le mien ; il y a l'espace entre les lignes, il y a la façon de faire des ratures en écrivant ; tu peux parler de toi - même en soulignant d'autres mots, n'est ce pas ? Je profite des espaces blancs... Il faut te dire, te lire 1995, cet agenda - là , je l'ai reçu en cadeau . C'était déjà pas proposé comme un agenda , donc il n'y a pas un respect pour les jours. Il va comme un cahier , donc c'est pas la question d'avoir des agendas...
S : Bien sûr ; tu lis la date ou elle ne t'importe pas ?
E : J'aime voir qu'il y a la date [rires] même si elle ne correspond pas. Tu as vu que les notes à ce propos , samedi, étaient dans un agenda. Ça correspond à rien . J'ai pensé : c'était au mois d'août et j'étais au mois de janvier!
S : Mais il y a toujours une date ! Que ce soit toi qui la mette ou que ce soit une date de l'agenda . En fait la forme agenda correspond tout de même à un déroulement du temps qui te convient ...
E : J'aime ça
S : Et le petit cahier noir, ce tout petit . Tu y mets des dates ... Tu sais , celui que tu as tout le temps dans la poche ?
E : Le temps , c'est une façon de commencer une page. Peut-être, quand on commence une page, par exemple une lettre, il peut y avoir une date ou pas. Un peu comme une journée, tu te dis, je prends mon habit , je prends mon cahier. La date pour moi, c'est comme si elle était le début d'un geste . Par rapport au temps, quelque chose commence .
S : Est-ce que tu le poses comme tu rangerais un habit ? Est-ce que tu le jettes au sale ? Y a-t-il un rapport continu avec cette écriture, une sorte d'écoulement , qui parfois devient un flot , un débordement d'écriture ?...Est ce que tu prends ton cahier puis tu remets ton cahier puis tu prends ton cahier ? Un geste régulier ,répétitif ? Ou il arrive des fois que ça se perde ? Que tu te trompes d'endroit, qu'il y ait des confusions entre tes différents types de cahiers ?
E : Oui, il y a des confusions... Il y a un rapport intéressant, parler de la recherche d'un endroit, la recherche d'un lieu ; choisir le lieu spécial pour le cahier. Mais comme les cahiers prolifèrent, les endroits aussi !.. Donc parfois j'oublie où j'ai mis mes cahiers ... Quel est l'endroit ? Quel est son lieu ? Où est-il ? C'est une belle métaphore pour moi-même ! Moi qui suis toujours à la recherche de quelque chose, qui sais pas bien où j'ai mis... Je crois que les cahiers fonctionnent comme ça et mes habits aussi, parce que parfois j'arrive pas à trouver la chemise que je voulais donc j'en prends une autre. C'est pas tout à fait organisé, il y a plusieurs endroits ; tu as vu , il y a un prolongement , dans ma chambre, il y a une autre armoire dans l'autre appartement. Parfois je vais chercher dans celle d'ici et c'est là-bas. Il n'y a pas un ordre ici ; les habits d'hiver ici , les habits d'été là, non ; chacun prend sa place...
S : Tu me parlais de l'étagère où tu mets tous les cahiers une fois finis ; et quand ils sont en cours ? Tu mélanges les cahiers en cour avec les cahiers du temps où vous étiez a Paris ? ça m'a amusé, tu m'as dit : c'est un espace où personne ne vient, c'est tout de même en plein coeur de la maison ! Mais en fait , c'est un espace qui demeure secret
E : Avant j'avais la préoccupation de cacher un peu, et j'aurais pas aimé qu'ils soient lus. Mais je suis chez moi, n'est ce pas? Je fais tout à fait confiance aux gens qui sont avec moi. Mais c'est sur du papier ; même pour les enfants qui recherchent le papier...Mais je n'ai pas cette idée de garder au fond d'une étagère avec une porte fermée à clef. J'ai choisi cette étagère ; elle est pleine de cahiers et à mon avis, ça n'attire l'attention de personne ; c'est aussi une texture , c'est un objet ; ça fait parti du paysage de la chambre même. Je dois te dire, aujourd'hui j'ai trouvé des cahiers tout à fait oubliés parce qu'ils étaient là , sur ma table de travail. Peut être que ce sont des choses en latence que j'ai mises là, sur cette étagère ; là que j'ai mis le tout petit cahier d'attente, qu'aujourd'hui j'ai cherché ; je l'ai pas trouvé ! ça va poser le problème : est-ce qu'après avoir tapé à la machine , je me défais de ce cahier, ou est-ce que je me dis : bon , c'est dans l'ordinateur, j'ai pas besoin de ces notes ?
S : Ce serait étonnant , te connaissant !
E : Non ! Mais je n'ai aucune trace de mémoire, je ne me rappelle pas une seule petite chose... ; peut-être sur cette étagère..
S : Il est sûrement...
E : quelque part
S : Il y a autre chose ... J'aimerais bien que tu me dises si ça a changé quelque chose pour toi la publication des notes sur l'attente*? Ton étagère demeure-t-elle intime ? Est-ce que tu penses que ça peut changer ton rapport à cette forme écriture? tu as une forme d'abondance dans la création, dans ta façon d'être par rapport à ton travail , et avec les gens , et par rapport aux notes. Le fait que tu aies plusieurs cahiers, le fait qu'il y ait cette prolifération pour reprendre ce mot ...Est-ce important que ce ne soit pas publié Que ce soit une chose qui reste qu'a toi ? Est-ce pour toi tout à fait naturel ou cela peut te poser des questions?
E : La publication ?
S : Oui et le fait d'en parler ; tu as dis tout à l'heure que quand on parle avec les gens il y a énormément de gens qui prennent des notes . Mais à priori on en parle pas, c'est pas une chose qu'on partage . Ça veut dire que ça se vit solitairement ? Est-ce une nécessité que ce soit solitaire ?
E : La première fois que j'ai eu mes notes publiées , donc celles qui sont là, c'est par mon choix, donc tout va bien. Mais je vois pas beaucoup de changement . L'unique chose , c'est que ça a été un signe pour moi, me montrant que c'est possible ; que ces notes ne sont pas pour toujours dans cet état , cet état intime ; qu'elles peuvent se transformer devant notre moyen de transmission , de création. C'est l'unique changement que je peux remarquer . Je vais répéter une chose mais je crois que c'est important : même en parlant avec toi , je pense à travers les notes ; les notes pour moi, c'est une manière de penser, me mettre à penser dans un autre état. Avec qui je peux partager ? Là, je me pose la question , parce qu'on en parle ; ce que je crois des pensées, des notes, ces années, c'est que mes notes ont un rapport très fort aussi avec mon analyse, je crois aux mots et à cette association d'idées , à cette manière de faire venir les images des rêves. Par exemple, croire à ça ... Parce que c'est une croyance pour moi . C'est au même niveau , c'est une manière de diversifier cette pensée là. Pour moi c'est la même chose : être là en tant que parlant ou être actif dans un café avec des cahiers de notes en écrivant.
S : Et pourquoi tu parles de croyance?
E : C'est une chose qu'on croit ou qu'on croit pas!
S : Tu dirais quel mot en portugais ?
E : Acreditar . Comment c'est en français ?
S : Je regarderai dans le dico
E : Acreditar , avoir confiance. Créditer, donner du crédit peut être...
S : Si tu regardes tous tes cahiers, tu peux avoir conscience du temps que ça représente ; tu dis acreditar , ça voudrait dire rendre cet acte crédible, cette pensée, ce développement de pensée
E : Crédible pour moi-même
S : Bien sûr !
E : Je crois que c'est une espèce de croyance . Tu comprends ?
S : Je ne sais pas , pour moi la croyance est tellement liée à la religion. .J'ai compris en fait que ça ne regarde que toi ; il n'y a pas à justifier . Tu parles beaucoup d'écoulement du temps, tu as un emploi du temps très particulier ; de mon point de vue il semble fait de plusieurs agendas.... On peut dire que tes journées sont stratifiées par tes mouvements , par des repères que tu ne respectes pas vraiment. ..En fait je ressens que d'un coup , visuellement le temps a son propre volume ; enfin le voila palpable. Avec un agenda et tu as des agendas assez épais, dodus, tu gonfles le temps...
E : Tu as tout à fait raison : palpable , rendre palpable. Le temps palpable pour moi est la chose importante ; je ne sais pas bien pourquoi . On ne parle pas de la compréhension de toutes ces choses, mais c'est mon besoin.
S : C'est très visible, perceptible dans ton travail. Tu penses que l'écriture de la note va te permettre une palpabilité différente ? Il y a une chose qui m'a plu , j'ai demandé à Jailton si il a des notes ; il m'a dit qu'il a tout dans la tête ; ça m'a plu ... La palpabilité, c'est encore différent, il y a une matière en jeu. Avec lui , d'un seul coup ça devient circulaire ! La boîte qui accueille la note devient circulaire . Et surtout ,on ne peut plus du tout y pénétrer. Quand il y a un cahier, même si on sait qu'on ne va pas lire ce cahier, et chaque noteur a un rapport particulier avec la feuille froissée, pliée , ce cahier on peut quand même l'ouvrir ; je peux ouvrir ton cahier, voir ce qui se trame. J'étais interpellée par l'idée que la note soit dans sa tête. C'est la première fois que j'ai senti ça avec quelqu'un ! Quelqu'un m'a dit autre chose de lui : des fois il perd un maillon de sa pensée... Un maillon serait l'articulation d'une note . Tu vois comme c'est délicat ! Du coup il ne sait plus pourquoi il est arrivé à ce point de sa pensée, il lui manque ce maillon.
Je me disais que quand même pour un noteur , il y a une chose formidable...même si son écriture ressemble à un gribouillage, elle lui permet de remonter jusqu'à l'agencement, jusqu'aux mouvements propres à sa pensée.
Noter me permet de retrouver un état d'être, un état de penseée ; quand tu parles de la plage de Marina, j'ai l'impression aussi que ça a un rapport avec ça ; tu peux ressentir physiquement tout ce qui s'est passé ; où tu es, où sont les autres, ce qui se passe dehors, ce qui se passe en rapport à ton travail, ce qui est loin, ce qui s'approche... Je m'intéresse au rapport que l'on entretient avec sa propre note...Et avec l'espace dans lequel elle se développe.
E : On peut parler des différences avec Jailton ; par exemple , j'ai réagis quand tu as dit ceci... moi j'ai l'impression que mes notes ne sont pas dans ma tête. Je prends possession de la note . Je suis au service de cette pensée qui passe parfois trop vite. Et voila la perte ! Je les perds pas mal.....Mais quand je m'approprie, que je mets sur un papier, j'accomplis ma mission, tu comprends ? Et ça n'a aucun rapport avec la religion, c'est personnel ; c'est mon travail, c'est pas un autre travail ; donc là , pour moi, c'est une bonne définition . Quand tu as commencé , tu as parlé du rapport à l'espace et je me suis rapporté à : bibliothèque nationale Paris, d'abord ces cahiers étaient pareils . Il n' y avait plus que ça que je pouvais noter : les jours : 13 septembre , la place : place du 196 , bon , c'est la première ligne, et après : elle est sortie , elle était absente plus d'une heure... et commencer à donner à voir une présence, un personnage que je ne connais pas mais qui existe, et qui est face à moi ; je crois qu'il y a cette observation de ce qui est autour de nous. Pourquoi ça ? Pourquoi ? je ne sais pas ; pour situer où nous sommes, qui nous sommes...
.../...
S : Il y avait aussi autre chose : tu fais des listes. Tu m'avais parlé d'une liste... Tu t'intéresses toujours aux listes ?
E : Je crois que de plus en plus ; il y a quelque chose du côté du répertoire... C'est pas tout à fait clair quand ça a commencé pour moi les répertoires. J'ai bien aimé découvrir Georges Perec... l'identification profonde.
J'ai fait une liste avec les choses qui finissent par DOR , en portugais , doador /douleur. Ce travail a commencé à Sao Paulo en me promenant dans la Biennale ; quelques mois après, j'ai trouvé chez ma mère, après sa mort... c'était pas des cahiers, c'étaient des pages pliées comme ça, dans une chemise, et une liste à elle. Il me semble que là , il y avait un répertoire de toutes les choses qu'il y avait dans la maison ; c'était une liste très organisée : cuisine , salle, corridor ; à droite : chambre, armoire, de droite à gauche, près de la fenêtre...Bon , toutes les choses : livres , objets .....Quand j'ai parlé de ça avec mon collègue Jailton, il m'a dit : " Arrête de travailler ,Elida, ta mère a déjà fait ce travail- là.", et ça m'a beaucoup choqué. Il m'a même dit, il est ironique, il fait beaucoup de blagues : " Elida , fais plutôt de l'aquarelle " [rires]
S : Et retourne à tes pinceaux !
E : ça m'a beaucoup choqué ; au même moment, n'est ce pas, ma liste était déjà faite ; l'autre liste , sa liste je ne la regarde pas beaucoup . Je crois que cette idée reste pour moi : la chose a déjà été faite. Mais elle a toujours déjà été faite !Et pour tout le monde, quelqu'un a déjà fait ça... Donc je me laisse aller. Quand même j'insiste...Tu sais , je crois que je suis insistante!
S : Mine de rien !
E : Je suis insistante ! Je crois à la chose, aux objets... J'aime garder les objets. Pourquoi pas ? Mais je vais faire de cet objet mon objet... Qu'est ce que ça va donner ?
L'autre jour je parlais avec Manoel Ricardo de Lima , un poète . On était ensemble pour parler devant un public. Je racontais ma manière de travailler ; je disais : je sais jamais ce que ça va donner et je continue à faire mon travail, et il m'a dit : " je suis jaloux de toi ; j'arrive pas à faire une chose quand je ne sais pas déjà ce que ça va donner ! "
Moi je suis pas jalouse ; et il dit : " je suis rigoureux et très pratique, dans le sens de faire un projet et de savoir ce que je veux faire. Qu'est ce que je veux d'abord et faire après ! " ; pour moi , c'est tout à fait le contraire ; je veux faire et savoir après ce que ça va donner ; c'est autre chose, la chose est déjà faite ; j'ai confiance dans mon choix, en mon sentiment... Nous avons raison d'être attaché aux choses ; les objets, les choses, et investir notre travail .Sur ce point la présence des objets est très marquante et je commence par là . C'est le noeud du texte ; ce travail fait à Sao Paulo, le titre c'est : Coisas de café pequeno / Choses d'une petit café , qui sont extraites d'un texte d'une autre personne . J'ai pris tout les mots qui désignent les choses, et les choses sont écrites sur des pinces ... Est-ce que ce sont des notes , Sofi ? Je crois que j'ai trouvé là une façon de montrer mes notes , de faire lire mes notes parce qu'elles sont transcrites et je fais rien d'autre. J'ai transcris les notes du livre sur les pinces à linge ! Elles vont être dans "un livre" , à un fil qui mène d'un coté à l'autre tous ces mots là . Ce sont des choses ! Si je peux parler de ça , je suis contente, je me sens réalisée.
S : J'aimerai que tu reprennes l'idée d'un lien photographie / notes . En fait tu prends énormément de photos, de tous les événements quotidiens . Les événements de Torreëo**, ceux avec ta famille...J'aurais aimé que tu précises ce lien avec les notes, cette idée
E : D'accord . D'abord , je vais te dire , Sofi, qu'aujourd'hui en marchant dans le parc, j'étais en train de regarder les choses ; j'ai dit il faut que je note ça. Bon , tu as bien remarqué : c'était la période des élections ici , il y avait beaucoup d'affiches dans la rue et la majorité suspendue comme des petits drapeaux en plastique , en tissu , accrochés dans les lampadaires, avec des fils de fer et des petits bouts de bois . Maintenant que le temps est passé, on retire les drapeaux et on laisse tout le reste...Et voilà quelque chose qui m'intéresse beaucoup !
Je marche, je sais qu'il y a un rythme là ; à chaque 10, 15 pas , il y a une chose pareille. Je me suis dis , je viens demain avec mon appareil photo . C'est la première chose que j'ai pensé ; pour faire tout le cercle et savoir ce que ça allait donner en tant que photo ; j'ai pensé à ça aussi parce qu'on avait ce rendez - vous pour parler des notes, et je me suis dis il faut que je parle de ça avec Sofi ; c'est grâce à réfléchir sur ça, pendant ces derniers jours que je vois que j'ai des choses à noter .Que l'appareil photo m'accompagne dans cette pensée. Donc pour répondre : ça fait partie , bien sûr , de mon processus de travail. J'aime avoir la petite machine , le petit appareil photo . Je peux le sentir, le retirer de ma poche comme quelqu'un qui a son arme [rires] , qui va attaquer quelque chose ! Moi j'attaque au sens moins violent . A mon avis ,c'est une manière de s'approprier le quotidien le plus simple , le visage des gens , les gestes. Malheureusement , le rire ,on écoute pas ça sur la photo. Mais les visages de l'enfant , de quelqu'un ou une position moins avantageuse , en photo , ça ça m'intéresse ; c'est pour ça que j'ai toujours un appareil à Torreëo, lieu de rencontre , de la rencontre. Pour Jailton aussi...La rencontre des gens...C'est une manière de fixer.
S : Tu veux noter la rencontre ?
E : Voilà ...C'est une manière de fixer. Au sens de figer même , de s'approprier, de ne pas laisser passer, de ne pas perdre, de retenir , de savoir que je peux revenir à ce moment là, quand j'en aurai besoin ... Quel type de besoin ? Je ne sais pas ; pour la recherche, peut-être que je ne suis pas loin de la recherche... La recherche, c'est mon travail. Qu'importe si c'est à l'université ou si c'est dans mon atelier....Mais parfois j'ai ce besoin. Hier tu as assisté à une scène : Jailton et moi fouillant dans les photos , qui sont plus ou moins mal organisées.....Mais qui sont là !
S : Toutes ces boîtes de photos .... On parle de Torreëo, mais c'est la même chose chez toi.
E : C'est la même chose chez moi .
S : Il y a des connections entre ces boîtes ... Moi , je peux être dans une boîte à Torreëo ; je peux me retrouver dans une boîte plus intime , chez toi . Torreëo est plus ouvert sur le monde. Il y a aussi des discussions , Torreëo est ouvert vers l'extérieur, la maison vers l'intérieur. Par rapport à la note, tu la situerais plus t'ouvrant sur le monde , t'ouvrant sur toi-même? Peut-être quelque chose entre?
E : Je crois que c'est les deux . Je sais pas si c'est entre les deux . C'est les deux . Tu comprends ?
S : Quand tu dis que tu peux sortir l'appareil photo de la poche comme une arme ... Est-ce que tu dirais la même chose d'un carnet de notes ?
E : L'appareil photo à cette particularité . Je ne sais pas si c'est parce que c'est un appareil ou parce que c'est tellement visible pour les autres. Je crois que je garde pour l'appareil photo cette métaphore . Le cahier de notes que j'ai dans la poche, la majorité du temps il est petit ; c'est une arme pointée vers moi-même . Sur ma pensée... ah....elle doit pas m'échapper maintenant, il faut noter ça, cette goutte qui tombe. Tu comprends ?
S : Regarde , c'est drôle , j'ai noté, je ne sais pas où j'ai trouvé ça.. Soit pendant la conversation à l'université, soit dans le livre que je suis en train de lire ou peut-être dans quelque chose que tu m'as dit : Je prends note de qui je suis . En fait ce qui m'étonne là , c'est le temps présent.
E : Oui .
S : Je voudrai que l'on revienne à la notion du temps ; puisque je prends note de qui je suis est le présent et que tu pratiques depuis très longtemps la note ...Quel rapport fais-tu entre tes cahiers présents et ceux du temps passé ?
E : Je vais essayer . C'est un peu le brouillard pour moi-même. En ce moment , à ce moment même de ma vie, les choses où sont-elles ? Si tu veux , j'ai pas mal de cahiers de notes ... J'essaye d'organiser, j'arrive pas. Parce que les classements ça ne va pas ; j'arrive pas. Il y a des cahiers en haut de l'armoire . Est ce que c'est parce qu'ils sont plus anciens ? Je ne sais pas ; est-ce que c'est parce qu'ils sont moins importants ? Moi j'aurais envie de voir , maintenant , ce qu'il y a là !...Il y a une autre armoire dans mon cabinet de travail . Derrière une petite porte , là ce sont les choses précieuses . Par exemple , j'avais commencé avec Edson, le 1er décembre 1980, dans un moment où on allait voyager ensemble, pour la première fois .....On a commencé un petit cahier, chacun parlait un peu ; ça a duré plus ou moins 5 ans , tout le temps. Comme si notre amitié, notre approche passe par l'écrit . C'est tellement précieux , que c'est bien gardé et on se dit toujours : est - ce qu'on va aller lire ? Quand allons - nous le lire ensemble ? Moi , j'aurais pas envie de lire toute seule ! Je sais pas pourquoi ...Bon , ça me rappelle aussi qu'à l'âge de 13 ans j'ai reçu pour cadeau un cahier . Couverture cuir . Avec mon nom écrit ELIDA et toutes les pages blanches......Mais qu'est - ce que c'est ? C'était la première fois, je crois, que j'étais face à cette chose là . Qu'il fallait construire moi-même. Tu comprends ? Avant j'avais pas mal de journaux, de choses comme ça. Je n'y prêtais pas attention . Là , j'ai commencé. Donc peut-être que c'est maintenant le moment de le lire, il est gardé avec les autres ...Les autres sont sur les étagères ...C'est un mélange pour moi . Je ne sais pas , je crois qu'aujourd'hui , je peux dire que tous ces cahiers ont le même sens que ces boîtes pleines qui sont ici , à côté. Pleines d'objets, pleines de choses que je dois regarder et que j'arrive pas... Et j'ai cette assurance : elles sont là . Et les notes , elles sont là....
Depuis que tu es arrivée , je lis plus les notes anciennes...
S : Ah , tu les as relues ?
E : Je les ai lues avant de faire le première enregistrement et je te remercie pour ça ; et j'ai retrouvé mon petit cahier, que je pensais avoir perdu ...Donc il y a là une chose, la clef de tout ça : c'est la perte ; on croit perdre une chose et en fait elle est là...Parfois elles sont là et nous les avions déjà perdues. Mais elles sont là ; parce qu'une chose s'est passée, tu comprends ?
S : Oui , je trouve que cela recoupe beaucoup de choses dont nous avions parlé. Tu sais, la première fois que l'on s'est vue dans le café, tu m'avais dis : " peur de la perte...La manière de faire naître quelque chose de rien du tout... " ; ça reprend cette idée : d'un côté, la peur de la perte et tout de suite après, comme si tu partais soudain dans le mouvement inverse, ce qui est aussi un mouvement de la note, " je m'assieds et je regarde tout ce qui est devant moi ". Et l'attachement que l'on peut avoir à ses notes ? Je veux dire, comme on est attaché à quelqu'un , qu'on éprouve un sentiment......j'aurais envie de dire que peut - être il existe un attachement sentimental pour cette écriture, qui n'est pas publique ...Et pour toi qui a une vie publique assez importante ? Ça m'intéresserait que tu parles de ça
E : C'est vrai que c'est un moment intime de prendre des notes ; pourquoi ? Parce que comme en association libre , comme les notes des rêves, comme les notes " qu'est ce qu'il y a devant moi ", et tout ça ..Qu'est ce qu'il y a là ? A mon avis il y a des réponses, des réponses même aux questions qui ne sont pas bien précises, mais là il faut découvrir quelque chose. Là ,je trouve que c'est intime ; pas intime au sens j'aime/ j'aime pas, ou, je suis triste / je suis contente et d'autres enquêtes sur l'existence, la vie. Peut - être dans le sens d'une chose qu'on connaît et qu'on connaît pas ; les notes sont pour moi la matière première, on dit materia prima . Pour commencer à comprendre quelque chose . Un petit cahier représente tout ce que je ne connais pas encore. Comme un support , un récipient où je laisse verser mes doutes . Ce n'est pas " doute " parce que vient déjà une chose précise...
S : Les sécrétions ? ça c'est un mot à moi plutôt, c'est moi qui y tient [rires]
E : Moi , c'est égouttement , évidement...Mais aujourd'hui, c'est remplissage ; ça va très bien pour ça, se remplir. Aujourd'hui j'ai acheté les écrits de Louise Bourgeois, une édition brésilienne. J'étais très étonnée parce que j'ouvre les pages et elle raconte qu'elle prend des notes depuis petite et là on trouve son écriture de fille dans des agendas [rires] ; mais on sait que tout le monde fait, quelque part ! Il y a là quelque chose, avoir sa marque dans un agenda ... Voila le système de recherche du temps perdu. Qu'est ce qui va marquer ce jour là, n'est-ce pas ?
.../...
S : As - tu le temps de réfléchir à ton rapport rêves / notes ? Dans mes notes , le rêve a une place importante. Trois mots suffisent. Deux mots rêvés, notés sont essentiels pour moi ...Et pour toi ? Et comment ça s'intègre au reste des notes ?
E : Je dois te dire, je prends note de mes rêves, pas systématiquement. C'est pas un travail que je fais à propos des rêves ; je fais mon analyse, donc...parler , c'est déjà écrire...Parfois , j'ai cette confiance là ...Mais, parfois c'est tellement fort . C'est tellement d'images que je prends note ; ces notes ne sont prises pas dans des cahiers spéciaux mais au milieu des autres . Parfois sur un petit bout de papier . Quand je suis quelque part, quand j'ai pas mon matériel ; après ou bien je colle ou bien je mets un trombone. C'est un matériau que j'estime bien pour moi ; ça me soulage un peu du rêve . Quand j'ai peur, quand je comprends pas bien la chose . Et aussi, peut-être pour toi est-ce la même chose, quand on écrit d'autres choses , pas dans l'image qui fait le rêve, mais dans les mots mêmes, dans les lettres . L'arrangement des lettres donne un autre temps qui pour moi fonctionne aussi . Tu comprends ? Par exemple , je fais des rêves où je mange trop de gâteaux.[rires] doce ; on écrit, on change les syllabes et on a cedo. Et on se laisse aller . Je crois qu'on doit avoir cette curiosité par rapport à l'écriture aussi, voir qu'est - ce que ça donne. Et l'écriture des rêves? Ne pas l'interpréter symboliquement ; ça veut dire, je crois, s'approprier ce qui est le plus proche de nous-même ; est-ce qu'il y des choses plus proches de nous qu'un rêve ?
S : S'approprier par l'écriture ?La note , c'est l'écriture. Parce qu'on pourrait dire aussi que les écoulements, dans ton travail, sont aussi très proche de toi et de tes rêves. D'ailleurs, comment dis-tu , toi ? moi , je dis je suis peintre et toi tu es ..?
E : Je fais des objets...
S : Tu fais des objets ?
E : Oui , ou : je travaille avec des objets
S : Ici, au Brésil , vous intégrez souvent les mots à vos oeuvres ; toi , un peu moins... Que l'on fasse des objets, la peinture, c'est une différence avec l'écriture. La note nous propose une autre transcription...Tu vois quand tu dis que tu remplis la page, je vois très bien le rapport que ça peut avoir avec ton travail. Des récipients se remplissent, se vident, s'égouttent......Et l'écriture transcrit, par son flot, ce qui est plastique ; elle est tellement liée au langage... Le rêve est un espace qui me semble plus complexe. Alors ça circule entre tout ça...
... / ...
S : Quand on note, on a pas du tout la même attitude physique que quand on est à l'atelier. Tu as ta façon de travailler, j'ai la mienne . Je me penche , j'écris. Ecrire n'est pas la même chose que prendre un outil , tasser ou écraser... Il y a que....écrire ...c'est...il ne reste plus grand chose...
E : Bon, le papier, le stylo ; j'ai pas des matériaux précis . J'aime les beaux cahiers ; parfois ils m'intimident tellement J'aime ces petits cahiers noirs ; parfois ils me manquent. Il n'y a qu'un seul magasin qui les fabrique ; s'il n'y en a plus parfois je peux pas attendre...Stylo ? Normal ; il y a des stylos que je préfère. J'ai un problème : je perd mes stylos partout. Comme d'autres choses. J'oublie .. Donc si je suis trop attachée à un stylo , ça va pas ...[rires], j'aurais encore une fois la sensation de la perte...ça suffit ! ; donc un stylo normal, cahier normal . Si le cahier est trop beau, comme ceux que me ramène Jailton du Népal, là je fais une autre chose ; j'aime bien écrire des lettres dans ces petits cahiers. La majorité, c'est des lettres pour Edson . Pour voir...comment ça se passe le rapport entre l'écriture et les sentiments affectifs ...l'attachement .
S : L'attachement amoureux ... Tu parles d'attachement par rapport à un sentiment précis. Moi je pensais à l'attachement, au moment précis où on investit un cahier. Parce que c'est ce cahier là , à ce moment là. Par exemple moi , si je perds les 3 carnets de notes , l'histoire de ce qui s'est passé au Brésil, je serais si malheureuse...Je ne sais pas dans quelle mesure d'ailleurs ce serait plus grave pour moi de perdre ces 3 carnets, que les photos / notes... La transcription est si peu logique, si immédiate. Il y a une effervescence de mots et d'incohérences. Dans la note le mot, pour moi, est proposition au rêve. Un mot noté investit un espace qu'il me reste toujours plus à découvrir qu'il n'est découvert... Tu vois j'ai préparé mes bagages ; je pourrai pas laisser ces 3 carnets dans la soute...
E : Oui , bien sûr.
S : C'est cette écriture qui fait ça ; moi je ne parlais pas d'une écriture adressée à quelqu'un .
E : Oui ; c'est une pratique différente ; mais ça va avec... Adresser à quelqu'un d'autre...C'est ma façon. Les notes ne sont pas adressées... mais adressées quand même. Il y a des choses que tu dédies à quelqu'un et qui est au même format que les notes . C'est un rapport de confiance aussi ".

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* L'écoulement du temps et sa couleur humide (pp 259 - 276), dans L'incertain dans l'art, sous la dir. d'Eliane Chiron (CERAP / publications de la Sorbonne, 1998)
** Torreëo : espace de recherche et de production d'art contemporain, Porto Alegre (Brésil)




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